La charogne par Marie-Line Saltel-Bayol

La charogne

J’aurais voulu te lire à corps ouvert.
Tu gisais, voleuse d’éternité, allongée devant moi, et ta chair nue béante dévorait mes regards avec avidité. Ta blessure imparfaite aimantait mes envies. J’aurais pu me nourrir de toi.
Tu m’aurais emporté loin.
La douleur s’échappait de toi sous mes yeux, surgie comme un ruisseau gluant de tes entrailles.
Ta peau recouvrait les mensonges. Tu n’étais plus que l’ombre d’une vie, l’envers factice des espoirs perdus, le poids des os qui claquent en silence, et je ne connaissais pas la réponse.
J’avais longtemps cru que de ta folie belle surgirait le néant, mais ton impudeur exhibée tressait ses cordes de détresse. Elles s’enroulaient comme des lianes autour de moi jusqu’à éteindre le feu des angoisses morbides. Du magma de ton ventre surgissait petit à petit la vérité sans ombre. Celle qu’on vomit à chaque souffle d’air, celle qui dévoile la vérité nue. J’apprenais l’évidence essentielle.
Tu vomissais l’oubli cruel et j’apprivoisais en silence ton cri muet.
Devant ta dépouille sans âme je plantais mes racines.
Le ciel rosissait du sang qui ne t’habitait plus. Ta souffrance liquide m’avait nourri de toi, et je savais que je n’aurais plus jamais faim. Je retrouvais l’envie malgré la peine.
Ta beauté s’effaçait pour renaître plus vive. Le monde s’ouvrait obscène entre tes jambes écartées.
Tu étais son origine et sa fin.
De la peur insouciante maquillée en cadavre montait un chant nouveau. Rugueux et clair dans son incongruité. J’épousais ses aspérités nouvelles. La mort était fertile.
Et du très-bas naissait la vie.

© Marie-Line Saltel-Bayol

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